La résonance morphique

 

 

95% de l'hérédité échappe à la génétique... Pourquoi un gland ne donne-t-il jamais un palmier ? Comment votre visage garde-t-il sa forme alors que ses cellules changent ? Et si ce n’étaient pas les gènes qui définissent les formes ?

Trente ans après son émergence, la théorie hérétique du « champ de force » continue à diviser la communauté scientifique.

 

Interview de Rupert Sheldrake
par Patrice van Eersel

 

Comment définissez-vous la résonance morphique ?

C’est l’influence qu’exerce tout système auto-­organisé passé sur les systèmes homologues présents. Atomes, molécules, cellules vivantes, plantes, animaux, sociétés, cultures, systèmes solaires, galaxies, sont des systèmes auto-organisés. Nos machines n’en sont pas, mais nos comportements ou nos pensées en sont. Chaque système se présente sous une certaine forme. La résonance morphique suppose que cette forme est comme mémorisée quelque part, dans un « champ morphique », ou « champ de forme ».

 

Prenez des pratiques nouvelles telles que le skate-board ou la navigation sur Internet : plus leurs adeptes sont nombreux, plus leurs champs de forme se renforcent et plus ces pratiques deviennent faciles à mettre en œuvre. Je ne suis pas l’inventeur de ces concepts ; je n’ai fait que systématiser ce que d’autres avaient déjà imaginé au début du XXe siècle, souvent dans la mouvance d’un génie trop négligé : Henri Bergson.

 

Trois décennies après vos premiers écrits, votre théorie demeure controversée. Vous dites qu’elle s’appuie sur des faits. Lesquels ?

 

L’un des meilleurs exemples est celui des cristaux. Quand des chimistes inventent une nouvelle molécule, ils ont du mal à la faire cristalliser. Mais une fois que l’un d’eux a réussi, les autres y parviennent plus aisément. Comme si un nouveau champ de forme avait été créé à travers l’espace-temps et qu’il suffisait de le capter. Une molécule nouvelle peut cristalliser sous différentes formes, mais dès que l’une d’elles s’impose, son champ devient dominant et les autres formes disparaissent. Ce fut récemment le cas du Ritonavir, un médicament contre le sida, qui s’est hélas mis à cristalliser sous une forme qui en supprimait l’effet thérapeutique. On a dû dépenser des fortunes pour trouver une autre façon d’administrer cette molécule.

 

L’autre exemple type est psychologique : celui des rats de laboratoire. Une fois qu’un rat a réussi à deviner l’issue d’un labyrinthe, les autres rats de la planète trouvent plus facilement la solution. Vous avez aussi les tests de QI : depuis qu’ils ont été inventés, le niveau moyen de l’« intelligence » humaine n’a cessé de s’élever. Il ne semble pourtant pas que nos congénères soient de plus en plus intelligents, mais en quatre-vingt-dix ans, des foules ont répondu aux mêmes tests qui sont, de ce fait, devenus plus faciles à résoudre.

 

Concernant les formes biologiques, les gènes n’expliquent-ils pas leur émergence ?

 

On l’a longtemps cru. Au point que mon hypothè­se semblait inutile à la plupart de mes confrères. « Nous allons décrypter le génome ! » disait-on. Ce sésame allait tout expliquer. Or, le génome humain est décodé depuis 2003 et la déception est grande. Les gènes sont évidemment au centre des processus biologiques ; ils contiennent les plans des protéines qui sont les « briques » du vivant. Mais les entreprises de génie génétique qui ont tenté de s’en servir pour expliquer les formes y ont perdu des milliards de dollars.

 

Pourtant, si mon visage garde sa forme bien que ses cellules se renouvellent sans arrêt, c’est bien dû à mes gènes, non ?

 

Toutes les tentatives pour expliquer les formes à partir du génome échouent. Prenez la question de la taille. Les personnes grandes ont tendance à engendrer de grands enfants. C’est d’une forte prédictibilité : statistiquement, notre taille dépend à plus de 80 % de notre ascendance. On a étudié cet héritage génétiquement : cinquante gènes environ sont concernés. Mais en les analysant, on n’explique qu’environ 5 % de la transmission. Les 95 % restants demeurent inexpliqués. C’est ce qu’on appelle l’« héritabilité manquante » : on suppose que la génétique a raison, même si 95 % de la réalité lui échappe. Certes, la science procède en introduisant des facteurs inconnus et en supposant : « On comprendra un jour ». Mais quand cet inconnu occupe 95 % du réel, on a le droit de proposer d’autres hypothèses. Je pense que le rôle des gènes est surévalué et que la transmission des formes dépend d’autre chose. Si les enfants prennent la taille de leurs parents, ce serait par mise en résonance de leurs champs de forme respectifs. Les gènes jouent évidemment un rôle crucial, mais peut-être ressemblent-ils à des sortes d’antennes qui captent des champs de forme.

 

Qui vous soutient dans la communauté scientifique ?

 

Plutôt des physiciens que des biologistes. Ou des mathématiciens, comme le Français René Thom, inventeur de la théorie des catastrophes, qui était lui-même un spécialiste des champs de forme. Il appréciait mes travaux, mais se cantonnait à la théorie. Pour lui, ces champs n’étaient que les « archétypes divins » de Platon. La grande différence entre lui et moi, c’est qu’à mon avis, les champs de forme ne sont pas fixés de toute éternité mais sont plutôt des matrices, remodelées en permanence par le feedback que leur renvoient leurs matérialisations. Physique ou psychique, plus une forme se répète, plus son champ est puissant et moins il est facile pour un germe de sa « famille » d’y échapper. La forme d’une rose ou les instincts d’une panthère se sont répétés des milliards de fois, leurs champs sont donc hyperstables. La structure de nos comportements humains est bien plus récente…

 

Avec le physicien David Bohm, spécialiste de la mécanique quantique, nous avons beaucoup réfléchi à cette boucle entre le champ et ses manifestations. Il rappelait que, selon sa spécialité, tout se passe comme s’il y avait un niveau de réalité sous-jacent inconnu, obéissant à des lois différentes : une même particule peut notamment s’y trouver à plusieurs endroits à la fois. Les champs de forme se situent-ils à ce niveau ? Ce serait l’une des pistes à explorer pour comprendre la genèse des formes. Mais il nous faudrait des budgets de recherche. Or, même si ces idées passionnent, elles ne conduisent à aucun profit et cela n’intéresse donc aucun laboratoire.

 

Cela dit, le temps de l’intolérance semble passé. Je suis invité à discuter avec mes détracteurs, par exemple le professeur Lewis Wolpert. Lors d’un débat, à Cambridge en 2009, au cours duquel il affirma que l’on saurait bientôt expliquer toutes les formes du corps humain à partir du génome, je lui ai dit : « Je vous parie une caisse de bon porto que votre prédiction ne se réalisera pas, même dans dix ans. » Après hésitations, il m’a répondu : « L’humain est très complexe. On le comprendra, disons, dans cent ans. » J’ai ri : « Dans cent ans, nous serons morts et ne pourrons plus boire de porto ! » Il m’a alors dit : « Dans vingt ans, on ne pourra pas encore expliquer l’être humain, mais certainement une souris. » J’ai accepté. Les termes du pari ont été publiés dans « New Scientist », dans le magazine allemand « Die Zeit » et dans le « New York Times ». Mais auparavant, il m’avait rappelé : « Une souris, c’est trop compliqué. Parions plutôt pour un ver nématode. »

 

Là-dessus, il m’envoie un mail : « Il y a un problème pour prédire les formes des protéines… » Je le sais bien : à partir des mêmes acides aminés, vous obtenez des millions de protéines possibles – c’est bien pourquoi je prétends qu’il nous manque une donnée essentielle pour comprendre ce qui guide ces acides dans la bonne direction. Cette fois, j’ai refusé de modifier les termes du pari.

 

En attendant, n’ayant quasiment aucun crédit, vous vous êtes rabattu sur des expériences simples, que n’importe qui peut tenter…

 

C’est l’objet de mon livre « Sept expériences qui peuvent changer le monde ». Il y est question, par exemple, de tests de télépathie qui ont suscité un grand intérêt chez mes lecteurs, mais aussi chez Google et Nokia, parce qu’ils peuvent déboucher sur des jeux excitants, comme chercher à deviner qui vous appelle au téléphone. Nous sommes en pleine discussion avec ces compagnies.

Voilà qui pourrait financer vos recherches. Mais quel rapport avec les champs de forme ?

 

Le champ de forme concerne tout système auto-organisé qu’il met en résonance avec les systèmes similaires passés, dont lui-même. Ce champ constitue donc une force de cohésion entre les parties dudit système. Or, nos expériences montrent que la télépathie fait entrer en résonance différentes parties d’un système : elle ne fonctionne jamais aussi bien qu’entre des êtres affectivement liés – entre des amoureux ou entre une mère et son nourrisson. Les expériences les plus frappantes concernent le chien et son maître. L’animal va se placer devant la porte dès que son maître absent décide de rentrer, même si ses horaires sont changeants et qu’il se trouve à mille kilomètres. Ces expériences m’ont valu des milliers de témoignages.

 

Vous cherchez à promouvoir une science po­pulaire…

 

En Angleterre, une majorité de la population considère la science officielle comme bornée, associée aux pires industries et barbante. Si elle osait embrasser les domaines « hérétiques » dont je m’occupe, elle redeviendrait excitante. Mais la vision du monde d’une foule de chercheurs est idéologiquement rivée à un matérialisme dogmatique. Ils s’imaginent que mes expériences vont nous faire régresser avant le siècle des Lumières ! Cela dit, je suis devenu ami avec la Ligue britannique des sceptiques, notamment avec le professeur de psychologie Chris French, de l’université de Londres, qui m’invite à donner des conférences. Je tente de les convaincre que si nous prouvons, par exemple, l’existence de la télépathie, cela ne signifie pas que le pape débarquera en Angleterre pour y réinstaller la domination catholique.

 

Je termine ces jours-ci un livre qui paraîtra début 2012, intitulé « The Science Delusion » (« L’Illusion scientifique »). Je tente d’y montrer comment, depuis le xviie siècle, la science a systématiquement cherché à remplacer la religion avec ses propres rituels, dogmes et officiants. Le résultat, c’est que quatre siècles plus tard, la science n’a toujours pas assimilé l’idée de démocratie. Elle demeure dogmatique et élitiste, et si les pays modernes ont organisé la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la séparation de la Science et de l’Etat reste à faire.

 

Si la science n’est plus contrôlée par l’Etat, elle le sera par le business. C’est mieux ?

 

L’influence démocratique peut s’envisager autrement. En matière d’art, l’Etat laisse les créateurs libres dans un éventail d’approches variées. Je propose le « 1% pour la science populaire » : 1 % du budget scien­tifique public devrait être géré par la population et non par une petite élite de hauts fonctionnaires, de PDG et de chercheurs.

 

Si vos hypothèses sont exactes, l’accélération actuelle de la conscience écologique devrait engendrer le « champ » d’une nouvelle forme de comportements humains. Est-ce le cas ?

 

Je pense que nous assistons à un conflit entre différents champs de forme. La conscience consumériste se développe. Des centaines de millions de personnes y accèdent à peine, en Chine, en Inde, au Brésil… C’est l’un des aspects de notre tragédie : au moment où ce type de comportement devrait être abandonné, le voilà adopté par des masses plus grandes que jamais, constituant un énorme champ de forme. En même temps, nous voyons se développer un autre champ, celui de la protection de la biodiversité, des écomédecines… Mais plusieurs champs peuvent coexister à l’intérieur d’une même personne.

 

Mon projet est de trouver un modèle scientifique de la réalité montrant que les différentes dimensions de la vie sont reliées. Et que nous vivons sur une planète vivante, dans un univers vivant, et non pas mécanique et inerte. Si la science pouvait cesser d’être aussi raide, mécaniste, idéologique – et pas drôle ! –, cela provoquerait une mutation décisive, avec un énorme soutien populaire.

 

Source : Nouvelles Clés (2014)

A lire également : « Réenchanter la science« .

 

Rupert Sheldrake est un biologiste connu pour ses découvertes sur les mécanismes de vieillissement cellulaire (aujourd’hui enseignés dans les facultés de médecine du monde entier). Sa « présentation » sur Wikipedia, ridiculement erronée, le qualifie de « parapsychologue » (ce qu’il n’est bien évidemment pas), utilise des termes sulfureux comme « télépathie », etc. et ne parle même pas de ses découvertes dans le domaine de la biologie… Voilà qui devrait vous montrer qu’il faut toujours vérifier ce que l’on trouve sur internet – et notamment sur une « encyclopédie » en ligne écrite par le premier venu !

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